Bilan d’un premier moisUn mois déjà, à mi chemin donc… Un point s’impose et écrire ça fait du bien. Qu’est je fais de ce mois, compris (je ne vais pas reprendre les anciens écrits) et vers quoi je vais… Un mois de plus donc et avec l’amie Tiphaine, passons à autre chose, une nouvelle étape, de nouvelles questions, d’autres pratiques…
Concernant le travail, ce fut je pense très intéressant de vivre chez Habiba (la chef du projet). J’ai pu creuser des discussions et des thèmes qui m’auraient été impossible d’aborder à l’office. Parler réellement politique et sans retenue (Moubarak, politique de développement), UN habitat et allez plus au fond concernant leur projet. Aussi, j’ai pu ainsi rencontrer et tisser des liens avec deux types de population, voir trois même, « pauvres », « classes moyenne » et « riches ». Vivre avec eux, partager les repas, l’ambiance familiale et même les séries « novelas » super inintéressantes ou les débats télévisés en arabe où je cherchais à comprendre le sens…
Ce premier mois de travail de terrain s’est divisé en trois. En gros, un mi temps entre le village et l’office et les week end à la casa afin de « faire des points », écrire et évaluer, bosser sur plan.
I. Travail de terrain, El Hallus
Organisation et analysesDes objectifs chaque jours fixés et donc un regard différent à chaque visite pour éviter de se perdre dans les tonnes d’informations qui nous sautent aux yeux en même temps. De ceci découle à chaque fois de nouvelles questions et de nouvelles pistes de recherches. Je suis assez contente de cette « pseudo organisation ». Ca m’a permis de faire évoluer mon regard de manière « chronologique » en partant de différentes échelles de réflexion. Partir d’une échelle assez grande qui concerne finalement la ville et sa politique de développement urbaine pour resserrer les focus. Je pense que de cette manière, beaucoup de choses coulent de sources. En resserrant la vision de la ville au village en passant par les chemins agricoles et cultures alentours, puis aux rues principales, puis aux rues secondaires, puis aux rues attenantes à ces rues. On s’aperçoit de la « hiérarchisation » des espaces, des rues, des pratiques des habitants, des différents types d’habitats et des modes d’habiter et enfin du « type » d’habitant. Aussi, cela m’a permis de différencier les trames et formes urbaines, le découpage des parcelles ainsi que leurs tailles, leur statut foncier aussi.
De tout ça découle également des « impressions », des sentiments par rapport à l’espace, aux habitants du « coin » dans le quel on se trouve. Car ce « village qui se transforme » a plusieurs visages, plusieurs pratiques et plusieurs types de population tout en sachant que cette diversité forme un tout. On retrouve donc par endroit des « poches » villageoises où «on vit comme avant » et en famille, dans les maisons de terre ou basse en briques crues avec des jardins et des espaces ouverts qui accueillent les activités ménagères entre autre, et puis on retrouve le visage du quartier urbain avec toutes ces caractéristiques qui possède une population plus variée (même si la famille reste la famille), avec des situations de rues diverses, de très serrées à plus de 6 mètres et des hauteurs de façades qui ne cessent de croître.
Relevés Par ces différentes visites et objectifs, j’ai donc faits des relevés : de hauteurs, de commerces (ouverts, fermés, potentialités d’ouvertures ou pas, commerces « informels » à même le sol), du type de construction (mud, poteaux poutres/briques, briques crues), des ruines, des déchets, des nouvelles constructions, des chemins agricoles ainsi que canaux d’irrigation et découpage agricole (ce dernier reste approximatif car trop difficile cause chiens avec des têtes pas très clean genre bien malade et pas l’air sympa… et cette grande question… Fî kleb ? (Y a-t-il des chiens ?) Ok on fait demi-tour… Finalement, les chiens me font bien plus peur que les rats… Mafich mouchkila… Des caractères villageois ou plus urbain, des liens entre les gens (regroupement familiaux), des pentes…. Bien sur le travail de tout le groupe de l’an dernier me sert de référence et les documents du PSUHB également (je fais des allez retour) mais en un an, beaucoup de choses ont évoluées et les relevés et infos du projet sont souvent faux. Donc je re-check…
Rapidité de transformation…L’un des points qui me choque le plus est la rapidité de construction et de transformation spatiale voire environnementale en Egypte et plus particulièrement à El Hallus. Les gens construisent en une semaine… Les muds sont détruits dans la journée… Concernant une maison de terre, je l’ai vue se détruire en 1 jour, puis deux jours après fondations, puis trois jours après le rez de chaussé, puis 3 jours après, un étage…. C’est hallucinant. Aussi la gestion et l’évacuation des mud détruit… Les habitants payent une entreprise avec pelleteuse 100 LE/heure (+-100fr l’heure) pour évacuer les gravats, « oui mais vers où ? »… « Bah, ça je ne sais pas, ça ne me regarde pas. Il l’emmène vers un coin spécial… » me dit Marfouzah. Ouhai… En fait, le coin spécial est une route immense entre Hallus et la zone touristique, zone de notre nouvelle villa de princesses genre vacances (vous souvenez vous l’an dernier, cette fameuse route où au bord, on à vu la carcasse de chèvre morte, on se demandait de quoi…. Ben tout ces gravats sont entre autre le lieu où on entasse les reste des ruines d’El Hallus…) Bref, un coin spécial comme ils disent. Mais concernant ces déchets il y a plus grave. En une semaine, j’ai vu la transformation d’un ancien champ de culture agricole (que le proprio avait défriché en vue de le transformer en constructible) en déchèterie… En quelques jours donc, de nombreuses charrettes d’ânes remplies de déchets de muds ont étés entreposées là pour « pourrir » le sol, les nappes et prouver au ministère de l’agriculture que, pauvre de lui, cet homme ne peut rien faire pousser sur ses champs, donc il doit construire pour survivre… Technique facile et prometteuse vu la rapidité des démolitions et des transformations de terrains agricoles… Et puis, c’est plus près pour les charrettes, avec quelques bakchichs, « tout le monde y gagne ». En un an, le changement est certain, et il flotte dans l’air ambiant d’Hallus un parfum (l’odeur réelle n’a rien d’un parfum) de transformation, de changement et de mouvance… Le village est en chantier, partout, les toits, les muds, les étages, les routes, les égouts…
« Entretiens »
De nombreuses discutions aussi avec les habitants, toujours autour d’un thé (faut savoir prendre le temps), c’est souvent à ce moment la que « la confiance se crée » et que l’on peut aborder des thèmes un peu gênants comme le revenu, de quoi ils vivent, pourquoi ils sont venus là, quand comment, pourquoi, d’où, avec qui… Et de comprendre aussi leurs intentions futures, notamment pour les propriétaires de terrains agricole : « Imaginons que vous puissiez construire… Vous préféreriez vendre ou continuer de cultiver… Oui, je sais, la loi ne le permet pas mais imaginons… » En fait, les gens que j’ai rencontré ne sont absolument pas au courant que d’ici quelques mois (inch allah comme on dit ici, car les mois peuvent être très longs en Egypte) le « Kordon » urbain doit inclure leurs terrains agricoles et donc rendre possible leur urbanisation (sous condition bien sûr). Aussi, c’est assez paradoxal, car concernant l’extension possible (genre imaginons), ils te disent tout le temps que c’est interdit, que la loi ne le permet pas donc que ce n’est pas possible et que cela ne se fera pas mais ils sont squatteurs à la base et se sont installés là illégalement…
Aussi, comment ces habitants perçoivent ils ce projet de régularisation, de pose d’infrastructures, de changement foncier ? Peuvent-ils racheter « leur » terrain au Gouvernorat, ont-ils les moyens financiers, quelles sont leurs perspectives ?
Toutes ces questions préalablement citées ne sont pas faciles à poser et les informations sont souvent dures à obtenir vu le contexte actuel et bien sur, vu mon contexte de travail… « Mais c’est qui cette fille, qu’est qu’elle fout à El Hallus ? Ah elle est étudiante, et en architecture, Française, mais qu’est ce qu’elle fout à El Hallus ??? Y’a rien à étudier ici… » Pour certains ils ne comprennent pas. Aussi, certains habitants pense que je travaille dans le projet du PSUHB, alors certains viennent vers moi en me disant qu’ils n’ont pas d’argent, qu’il y à des déchets, qu’il faut faire quelque chose… Puis en me voyant, de jours en jours, revenir avec mon carton à dessin, ils comprennent que je ne fais pas le même travail. Certains habitants ont demandé à Abdallah que je ne prenne pas de photos (même si jamais je ne prends de personne dans la perspective), car pour eux, c’est misérable, c’est pauvre El Hallus et ça ne se montre pas. Ok on reste au croquis. Mais de jour en jour, c’est pareil, la confiance se crée. Pour aborder le projet du PSUHB aussi, il faut « y aller avec des pincettes » et contourner la question pour aborder le sujet... C’est très intéressant.
II. Le travail à l’officeDimension « politique », fonctionnement interne et enjeux…Ce premier mois, m’a permis de comprendre la globalité des enjeux de ces projets. Le rapport à la politique de la ville et des institutions qui gravitent autour et qui fixent les règles, les objectifs les manières de faire aussi. Et tout ceci s’imbrique et se met en référence avec les anciens projets réalisés à Ismailia, Hay el Salam, Kilo 2 et les autres projets d’Upgrading des villages et quartiers alentours d’Hallus. Je pense que reprendre tout ceci à la base était nécessaire car je n’avais vraiment pas tout compris avant de venir et le voyage de l’an dernier fut trop court pour cerner les réels enjeux et les questions primordiales (du moins, ceux qui m’apparaissent aujourd’hui). Je pense donc qu’une vision plus large est de rigueur concernant El Hallus. La dimension urbaine et le rapport à la ville est à privilégier afin de gérer les problèmes locaux du dit « village ».
Retours à l’office donc, pour la « mise au propre » des relevés, entretiens et infos, et entretiens avec les responsables du projet afin de comprendre la dimension politique de ce projet, les difficultés de mise en place, pour qui, pourquoi, comment, combien ça coute, comment font ils, qu’est ce qu’ils pensent de… Oui, mais si on faisait comme ça ? Et puis tu connais ce projet, là bas ils font comme ça ? J’ai également pu consulter de nombreux documents d’études, d’analyse de projet, chiffres, statistiques… J’ai accès à tous les documents et toutes les informations, ça à du bon d’être étudiante. Aussi, chez Habiba, j’ai pu consulter de nombreux livres de l’ONU qui finalement te « dicte la bonne méthode », comment faire et pourquoi. Des genres de manuels de pratique du développement. C’est très intéressant de voir ces « manuels », ça me fait prendre conscience de la manière dont le PSUHB aborde le projet, les problèmes, les études aussi.
Allers-retours, croisement des donnéesAussi, je fais des allers retours incessants de vérifications des informations. Concernant les infos et entretiens au village, je repose les mêmes questions aux responsables du projet et ainsi je compare, vérifie et fais des constats de ce que pensent et savent les deux parties, les professionnels et les habitants. Ceci est nécessaire car la plus grande partie du temps, je suis accompagnée par 3 ou 4 personnes dans le village, mais toujours les mêmes, les « leaderships » mais aussi les plus anciennement installés. Ils ont de ce fait cette « double casquette » d’habitant mais aussi de personne qui gère les problèmes dans le village, de médiateur entre habitant et PSUHB, ils surveillent les travaux et gèrent les conflits liés à la dite « participation » qui est un bien grand mot concernant ce projet, mais qui « fait bien » et qui est nécessaire pour UN. Leur vision est donc parfois confuse du fait de ce double statut, aussi, ils ne savent pas tout mais croit souvent tout savoir. Concernant cette question d’avant départ de savoir si ces personnes étaient vraiment représentatives de la population locale, je pense que dans tout les cas ce sont « des gens du cru » des habitants d’origines qui ont une place sociale importante aux yeux des autres et ceci bien avant le projet du PSUHB. Elles sont très investies et non corrompues (c’est ce qui m’en ressort) donc je pense qu’elles sont légitimes et nécessaires au projet.
III. Mais où va-t-on ?
Je ne reparlerais pas de mes intensions de projets écrites il y à quelques jours, même si celles-ci sont à préciser et à développer (je le fais en parallèle)… Je parlerais plutôt des pistes à suivre pour ces quelques semaines à venir.
Concernant l’extension du village, « réfléchir ensemble »
Repartir « des pratiques sociales et spatiales des habitants » pour comprendre l’évolution physique du village dans le temps, son histoire, afin d’imaginer un futur.
1- Par le regroupement familial dans un premier temps et la formation d’une trame villageoise et de pratiques villageoises. L’évolution de celui-ci. ??
2 - Ensuite, l’arrivée de nouvelles populations originaires de la ville qui bâtirent également en mud, qui transformèrent leur habitat en dur.
3 - Puis par l’arrivée d’autres populations de la ville qui bâtirent d’une nouvelle manière, en dur (béton brique) car bénéficiant de meilleurs revenus et profitant du squat (sachant que la loi de la main mise profite à tous) ou du prix de terrain beaucoup moins cher qu’en ville (situation actuelle).
Comment en est on arrivé à ce tracé, à ce tissu, à ce dessin des rues et à ce découpage parcellaire ? Car on rencontre différentes « morphologies » urbaines, sous forme d’ilots, en alignement sur une rue ou en « ilots ouverts » qui ressemble à une spatialité de village autour d’un espace commun (comme une grande cour). On retrouve aussi des entités, comme des fermes « recentrées sur elles mêmes ». Tout ceci dépend de l’origine des habitants, de leur culture commune de pratiquer l’espace et de vivre en famille. Cela dépend aussi de l’historique « foncier » (même si c’est du squat, certains terrains ont été vendus et découpés dans le temps, ce qui explique la trame urbaine et le découpage parcellaire à l’est). Aussi, la question de la taille et forme des ilots (« anarchique » et de très petite taille concernant la zone centrale habitée par des pêcheurs originaires du Fayoum) et de la dimension des parcelles (très inégale selon les zones et les activités des résidents) reste un thème à approfondir.
Un des objectifs est de comprendre comment cohabitent deux manières de vivres et deux façons d’habiter. Sachant que le tout est en changement. Les habitats déjà en durs sont voués à se densifier d’avantage, les maisons de mud sont vouées à la destruction et à une reconstruction en dur. Mais certaines parties villageoises et souvent habités par les populations les plus pauvres ne peuvent pas construire en dur et pour certaines ne veulent pas. Quel avenir pour ces habitants ?
Marfouzah m’a dit il y à quelques jours : « mais avec toutes tes questions, tu pourrais écrire un livre sur le village et sur les gens, tu veux tout savoir sur l’histoire, l’origine des familles, depuis quand ils sont là et pourquoi ils sont venus, de quoi ils vivent ». Et bien, un travail intéressant à faire je pense, sera de retracer l’historique du village. De son fondement, (comment construisait on ensemble pour les familles, les trames et organisations spatiales ?), à son développement dans le temps avec l’arrivée de nouvelles personnes.
Redessiner l’histoire, en saisir les moments importants, pour comprendre le constat actuel afin d’imaginer le futur. Retrouver le développement physique d’un village par le récit de ses plus vieux habitants, et par le croquis, des « cartes mentales » et l’usage de la maquette (juste des volumes de bases posés comme des cubes). Ca peut être passionnant car les habitants que je rencontre (souvent villageois) ont les yeux qui pétillent lorsque l’on évoque le passé, El Hallus avant les tonnes d’ordures, les rats… Du temps ou on ne vivait que d’agriculture, du temps ou la dune faisait le double de hauteur et ou il y avait beaucoup de poisson. Enfin, du temps ou ces femmes étaient jeunes et ou leurs maris étaient encore là (malgré les chiffres de « l’étude sociale » du projet qui ne parle que de 4 %, je rencontre de très nombreuses veuves).
Concernant la densification, la gestion des déchets et équipements, affaire à suivre…
Car le problème de la densification future touche à plusieurs problèmes, le statut foncier (légal-illégal, faut il vraiment légaliser et comment), cela touche aussi au problème du tissu très serré, des revenus faibles des familles, des relations familiales des foyers et de leur origine. Comment gérer cette densification ? Je n’en suis pas là encore, tout s’imbrique et se contredit, j’ai besoin de références et de chercher d’autres expériences je pense car je bloque un peu sur ce point qui me parait pourtant essentiel. Comment intervenir dans un tissu si serré sans pour autant détruire et sans pour autant imposer des gabarits qui seraient discriminatoires pour ces habitants ? Faut-il détruire et reloger ? Faut-il laisser ces trames et chercher d’autres solutions d’« aération » ? Faut-il imposer des hauteurs maximum ? Je reste muette pour l’instant et j’avoue un peu perdue… Car il faut remettre ces données dans un contexte de « quartier ou village populaire et irrégulier », et dans un contexte d’urbanisation « à l’Egyptienne » hyper dense et ruelles sérrées… Et puis c’est aussi la première fois que je touche à ce genre de problème « le statut foncier ».
Concernant ces points, je reposte bientôt inch allah…
Ma salema amigos… Ashufaq tani (à bientôt)